viernes, 18 de noviembre de 2016

Comentario sobre L´Échange (La tensión del umbral) - La livrophage. Lectrice en campagne




«L’échange» – Eugenia Almeida – Métailié, 
traduit par François Gaudry



Eugenia Almeida, auteure argentine, écrit ici son troisième roman. Pour moi, c’est avant tout la découverte d’une plume très originale dédiée à une histoire en forme de puzzle. En premier lieu, il faut dire que cette écriture et la construction du roman sont  absolument remarquables. Le lecteur est poussé dans un labyrinthe en quête d’une vérité tapie sous une chape de plomb, et il n’a de cesse d’avancer jusqu’à l’issue, revenant sur ses pas, hésitant, se heurtant aux impasses en compagnie du personnage principal, Guyot.

Bien que la dictature soit terminée, ses effets, ses résidus nauséabonds et ses mains armées hantent encore le pays. Une jeune femme braque son arme sur un homme à la sortie d’un bar, mais finalement la retourne contre elle. Suicide? C’est la réponse facile à une mort dans l’indifférence d’une personne ordinaire. Mais c’est compter sans Guyot, journaliste réchappé de la folie et de l’alcool dans lesquels il s’est enlisé après le meurtre de sa femme. Guyot intrigué par cet acte : viser quelqu’un et mettre fin à ses jours…Pourquoi? Que cache cette mort ?

Ici commencent les méandres de l’enquête sur laquelle se greffent de nombreux personnages de la police, des médias, et une psychologue à la retraite qui boit beaucoup de vodka au bar de Bruno. 

Chapitres courts, phrases sèches et brèves, mélancoliques – et même dépressives – énigmatiques, poétiques aussi :

« L’un après l’autre les jours s’enfoncent. des jours comme une lame qui empêche de bouger, de réagir, de se dégager.

Il est difficile de deviner laquelle de toutes les pièces a fait que cet éphéméride n’aura pas de terme. Peut-être que cela a commencé avant.

[…]Il arrive un moment où tout doit être mis en ordre. Les yeux s’ouvrent péniblement sur un monde sans signification. Juste une boîte obscure saturée d’échos.

Celui qui ne sait pas qu’il doit mesurer sa force entre en aveugle dans un monde régi par d’autres. Ce peut être beau ou terrible. C’est pareil. Les figures viennent du dehors, elles s’imposent à nous, nous dansons sur la musique d’un autre. »


Nous sont restitués ainsi les tâtonnements de l’enquête, la narration sautant d’un personnage à un autre; on se sent parfois égaré comme Guyot l’est par les secrets qu’il cherche à percer, comme il l’est par l’horreur de ce qu’il dévoile. Très beau personnage et j’ai particulièrement aimé ses rencontres avec Vera Ostots, la psychologue assez trouble qui n’exerce plus, mais si, encore un peu. Et qui a ses habitudes.


« Elle sourit.

-Le monde réel existe. même si on lui résiste.

En un geste identique au premier, elle vide son verre. Il s’écoule à peine une minute avant que Bruno lui en apporte un autre, par une sorte d’accord tacite qui semble avoir été passé depuis des années. Guyot doit avoir posé sur elle un regard déplacé, car elle reprend sa tasse où reste un fond de café froid et dit:

-Ne faites pas attention. On a tous nos petites habitudes. »


Dans ce roman politique et sombre, Eugenia Almeida triture l’histoire de son pays, la décortique par le biais de ceux qui l’ont faite – défaite – , l’armée, la police, la presse. Secrets intimes et vie publique mêlés, la monstruosité de ce régime surgit par bribes au détour d’une phrase. On comprend aussi que ce pays ne peut se dépouiller sans mal de ce passé encore très proche, et que celui-ci détermine encore et toujours la vie des Argentins. On ne peut jamais être sûr de rien, et l’écriture incisive génère une sorte d’angoisse fébrile, une appréhension sourde; quel talent ! 

Le roman est assez court, je l’ai lu d’une traite parce qu’on suit avec la même inquiétude que Guyot le fil ténu des indices, le double jeu des protagonistes, on veut savoir et dénouer cette sinistre affaire, où le passé démontre qu’il continue son œuvre comme un ver dans un fruit.

La fin éclaire le titre ( même si connaissant un peu l’histoire de la dictature en Argentine, j’ai compris assez vite celle de la jeune morte ), mais surtout cette fin est très très bien choisie, dans la même ambiance que le reste du livre c’est à dire angoissante à souhait :


« La pénombre s’est maintenant muée en complète obscurité.

-Je vous appelle dans quelques jours. tant que vous respecterez notre accord, tout ira bien.

Il sort en silence. elle n’arrive même pas à se lever pour le raccompagner. Elle restera assise dans ce coin de la pièce jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’à ce qu’elle puisse assumer qu’elle vient d’entrer en enfer. »


Quelle manière magnifique et intelligente de fermer le livre ! 






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